La côte San'in et Shikoku : le Japon sans la foule
À deux heures de Miyajima, la côte de la mer du Japon aligne sept bains de village, seize kilomètres de dunes et un sanctuaire où l'on frappe quatre fois dans les mains.
Le torii de Miyajima est l’une des images les plus reproduites du Japon, et l’un de ses sites les plus fréquentés. À deux heures de route au nord, la côte de la mer du Japon est presque vide. C’est la région la moins peuplée de Honshū, et elle aligne sept bains de village, un cordon de sable planté de cinq mille pins, les seules grandes dunes du pays et un sanctuaire où l’on prie autrement que partout ailleurs.
Cette côte s’appelle le San’in. Les circuits ne la font pas, pour une raison simple : elle ne se fait pas en train.
Pourquoi cette côte est restée vide
Le San’in est la région la moins peuplée de Honshū. Ses trains locaux sont très espacés, et certaines vallées ne sont pas desservies du tout. La voiture est indispensable, et c’est précisément ce filtre qui explique l’absence de foule : les groupes ne vont pas là où il faut conduire.
Le climat a fait le reste. La côte du San’in est grise et pluvieuse une grande partie de l’année, avec de la neige en hiver à Kinosaki et Tottori. Les montagnes du Chūgoku retiennent les nuages au nord : de l’autre côté, la mer intérieure est l’une des régions les plus ensoleillées du Japon. Le changement de lumière se voit au col, en trois heures de route.
Sept bains de village à Kinosaki
Kinosaki Onsen est une ville thermale bâtie autour d’un canal bordé de saules, et sa particularité est ailleurs que dans l’eau : on n’y prend pas un bain, on en fait sept.
Le principe est unique au Japon. Les ryokan n’ont que de petits bains, et ce sont les sept sotoyu du village qui servent de grande salle de bains commune. Les clients circulent en yukata et en geta de l’un à l’autre, le pass étant fourni par l’hébergement. Après le dîner, le canal s’éclaire de lanternes et le claquement des socques porte d’un pont à l’autre jusque tard.
La ville soigne depuis treize siècles, la source ayant été découverte en 720 par un moine après mille jours de prière. Elle a été entièrement détruite par le séisme de 1925, puis reconstruite à l’identique en bois, ce qui explique qu’elle ait gardé son allure d’avant-guerre.
Deux points à vérifier à l’arrivée : chaque bain a son jour de fermeture, différent des autres, et les tatouages sont refusés dans plusieurs des sept.
Le pont de sable, et le village où les maisons ont les pieds dans l’eau
Amanohashidate est un cordon de sable de 3,6 kilomètres de long et quarante mètres de large, planté de cinq mille pins, qui ferme presque entièrement la baie de Miyazu. C’est l’une des trois vues les plus célèbres du Japon, canon fixé au XVIIe siècle, et elle se regarde d’une façon précise : penché en avant, la tête entre les jambes. Ce geste s’appelle le matanozoki, et le cordon prend alors l’allure d’un pont suspendu dans le ciel. Un rite un peu ridicule que tout le monde fait quand même.
Une heure plus au nord, Ine aligne deux cent trente maisons de pêcheurs sur cinq kilomètres au bord d’une baie exceptionnellement calme. Ces funaya sont construites sur deux niveaux, le garage à bateau au ras de l’eau et le logement au-dessus. C’est possible parce que la marée n’y varie que de trente centimètres. Le village est classé zone de préservation nationale et reste habité par des pêcheurs.
Un détail pratique qui change tout : les funaya ne se voient vraiment que de l’eau. Une petite compagnie fait le tour de la baie en trente minutes. Depuis la route, on ne voit que des façades ordinaires.
Les dunes de Tottori, et le musée qui ferme quatre mois par an
Les dunes de Tottori font seize kilomètres de long et deux de large : la seule grande étendue dunaire du Japon. Le sable, arraché aux montagnes par la rivière Sendai, est rejeté sur la côte par les courants depuis cent mille ans. La Uma no Se, la crête du cheval, culmine à quarante-sept mètres au-dessus de la mer et se gravit dans le sable mou en un quart d’heure essoufflant.
Juste à côté, le musée du sable mérite une mise en garde, parce que c’est le genre de détail qui gâche une journée. C’est le seul musée au monde consacré à la sculpture sur sable en intérieur, où une équipe internationale bâtit chaque année des ensembles monumentaux sur un thème géographique. Mais :
- il n’ouvre que de la mi-avril au début janvier ;
- les sculptures sont volontairement rasées chaque janvier, et les suivantes se construisent de janvier à avril portes fermées ;
- un passage en février ou en mars trouve le bâtiment vide.
Ouvert de 9h à 18h, dernière entrée à 17h30, 800 ¥. Le thème change tous les ans, et les œuvres sont faites de sable et d’eau seulement, sans colle.
Izumo, où l’on frappe quatre fois dans les mains
Le mois d’octobre s’appelle partout au Japon le mois sans dieux. À Izumo, il s’appelle le mois avec les dieux : la tradition veut que les huit millions de divinités du pays s’y réunissent en assemblée, et des logements leur sont réservés dans l’enceinte.
Conséquence pratique pour le visiteur : on y prie en frappant quatre fois dans les mains, et non deux. C’est un usage propre à ce sanctuaire, et personne ne vous le dira sur place.
Le pavillon principal, reconstruit en 1744, culmine à vingt-quatre mètres. Des fouilles ont montré qu’il en faisait probablement quarante-huit à l’origine. Enceinte ouverte de 6h à 20h de mars à octobre, entrée libre, parking gratuit d’environ quatre cents places. Le musée d’histoire ancienne voisin, où sont exposés les piliers géants retrouvés en 2000, se paie à part, environ 620 ¥.
Passer au sud : Onomichi, la Shimanami, Shikoku
Trois heures de route à travers les montagnes du Chūgoku font passer d’un versant de Honshū à l’autre, de la côte grise à la mer intérieure.
Onomichi est bâtie sur une pente raide face à un détroit de deux cents mètres : une ville d’escaliers, de ruelles trop étroites pour les voitures et de chats. Ozu y a tourné Voyage à Tokyo en 1953. Le sentier des chats est une ruelle de deux cents mètres où un artiste local a peint plus de cent galets en forme de chats ; les vrais sont là aussi. Le sentier des temples relie vingt-cinq temples sur deux kilomètres et demi de flanc de colline.
De là part la Shimanami Kaidō : soixante-dix kilomètres jusqu’à Imabari, six ponts, sept îles, et la seule des trois liaisons Honshū-Shikoku dotée d’une piste cyclable continue. En voiture, la route se fait en une heure trente, mais tout l’intérêt est de s’arrêter île par île. Sur Ōmishima, le sanctuaire Ōyamazumi conserve environ 80 % des armures et armes anciennes classées du Japon, déposées par les guerriers avant de partir en mer, dans une île de deux mille habitants.
Sur Shikoku, trois lieux tiennent le reste du parcours :
- le Dōgo Onsen Honkan, le plus vieux bain en activité du Japon, mentionné dans les chroniques du VIIIe siècle. Le bâtiment de bois à trois étages date de 1894 et abrite le Yūshinden, seul bain impérial existant au Japon. Le lieu a inspiré les décors du Voyage de Chihiro. Bain du bas de 6h à 23h, 700 ¥ ;
- la vallée d’Iya et son pont de lianes tressées, au-dessus de la gorge d’Ōboke, profonde de plus de deux cents mètres, où la route et la voie ferrée s’accrochent en balcon avec un tunnel tous les cent mètres ;
- le Ritsurin-kōen à Takamatsu et ses mille pins taillés. Il ne figure pas dans la liste officielle des trois grands jardins du Japon, ce que beaucoup considèrent comme une injustice : le guide Michelin lui a donné trois étoiles, plus qu’aux trois autres. 500 ¥, avec des horaires qui suivent le soleil, de 5h30 à 19h de juin à août.
Deux choses à préparer avant de partir
Du liquide. C’est la vraie contrainte du parcours. Le San’in compte beaucoup de petits établissements, de temples et de parkings ruraux qui ne prennent pas la carte, et les distributeurs sont rares hors des bourgs. Retirez dans les 7-Eleven et les bureaux de poste, les seuls à accepter les cartes étrangères, et gardez toujours des espèces sur vous.
Du temps sur les routes d’Iya. Elles sont parmi les plus étroites du Japon ouvertes à la circulation : une seule voie, pas de glissière. Comptez le double du temps annoncé et roulez de jour.
Côté saison, la fenêtre est avril à juin, puis octobre et novembre. La côte pacifique de Shikoku est très exposée aux typhons de fin août à octobre.
Et comme partout où il faut conduire au Japon : le permis international n’est pas reconnu. Il faut le permis français accompagné de sa traduction officielle en japonais, délivrée par la JAF ou par le consulat.
Ce que ça donne bout à bout
Deux semaines suffisent à enchaîner la côte San’in et Shikoku, à condition d’accepter de laisser Hiroshima et Miyajima de côté. C’est le parti pris de notre circuit de 14 jours entre la mer du Japon et Shikoku, qui fait la boucle depuis Osaka.
Si vous voulez les deux régions en profondeur plutôt qu’en boucle, elles existent séparément : la côte San’in et la mer intérieure en 15 jours, Hiroshima et Miyajima compris, et Shikoku en 12 jours, avec les îles d’art de Naoshima et Teshima. Le reste du pays est sur la page Japon.
Passer du repérage au départ
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